Eve et le silence

Posted in Uncategorized on 19 novembre 2009 by eveattar

La perspective d’être mémorable pour quelqu’un affleurait parfois à la surface de l’épiderme. Ne saurait-elle jamais devenir signifiante ? Elle frissonnait. Sa peau se hérissait de milliers de bulbes hallucinés, aux aguets. Autour d’elle, les découpes franches du monde s’évanouissaient, se tailladaient en lambeaux distendus, des lanières de réel frôlaient ses épaules, s’agrippaient à ses cheveux puis l’abandonnaient mollement à ses avancées hésitantes.

Un jeu bénin. Elle déchirait avec ses doigts précis des silhouettes, des jambes, des corps de femmes lisses, des torses d’hommes à la sueur calculée, des chevilles fines, des cuisses de papier galbées, des pieds fins à talons vertigineux, des lèvres enveloppantes lustrées de baumes gras, brillants, des muscles géométriques, prévisibles, des seins durs et impitoyables auréolés de rose désaturé. Des corps prenaient vie entre ses mains, des corps absurdes , calibrés, plats, sans odeur, des corps lourds, pressés à froid.

Elle déchirait des corps et avalait. Des corps lisses et lustrées qui se glissent bien sous la langue, des corps compacts qui roulent dans la bouche, des corps efficaces, opérants, performants qui n’adhèrent pas aux parois, qui ne collent pas au palais, des corps sans goût, sans sel, des corps silencieux qui s’avalent en silence. Avaler en silence. Un jeu bénin. Ne saurait-elle jamais devenir mémorable et signifiante pour quelqu’un, quelque part ?

Eve et l’anthropométrie

Posted in Uncategorized on 5 novembre 2009 by eveattar

Le bureau est d’une blancheur géométrique, absolue. Je regarde tous ces papiers épinglés au mur. Les mots, on les adosse toujours, on les accule on les enligne en fresques impressionnistes. À ma gauche, des papiers jaunes et roses où se gonflent et s’enroulent les mots liquides de la Petite Poupée : « Où es-tu petite princesse de la paratopie mythique», « Tu es le prototype de la femme avec un grand V ». Sur fond jaune, d’autres mots : l’écriture fine et régulière de la Diva : avec une gravité prophétique, ses mots tracent : « Une ombre furtive provoquera des réminiscences de rêves évanouis », « Quelqu’un pensera à vous pendant votre absence ». Je n’en sais rien. Je ne crois pas. Je ne pense jamais au mot «absence» ; ce mot m’épingle et m’adosse au mur alors je le nie. Je ne suis pas une fresque impressionniste, ma peau est d’une pâleur chirugicale, je ne suis pas géométrique, je ne contrôle pas l’absence.
Malgré leur froideur, mes doigts crépitent sur la clavier blanc à vitesses variables. Mon regard dévie de l’écran : dehors rien sauf la plaine rauque du toit nu. Je pense aux journées glissantes, celles qu’on a laissé fuir entre les lignes. À l’image de mes désoeuvrements migratoires, quelques oiseaux noirs trahissent la blancheur du jour. Ce midi, j’ai écouté Klein dans une salle noire. Klein parlait de l’absolu, de la nécessité de faire corps avec son art. Nos ombres étaient bleues, monochromes. Demain peut-être, je collerai des mots sonores sur le mur blanc, je m’enduirai de bleu et ferai corps avec les choses. Demain, quelque part entre les mots, une empreinte nue de femme bleue rompra la blancheur absolue des matins froids. Et pour les oiseaux noirs, tant pis, tant mieux.

Eve quand tout s’échappe

Posted in Uncategorized on 31 octobre 2009 by eveattar

Je répète « Il faut faire du café ». Des ombres vont et viennent dans la maison ; lente procession d’amis, de voisins, de connaissances désolées. « Il faut faire du café » – Je répète les mêmes gestes automates – Des ombres s’approchent, mains sur mes épaules, caresses sur mon front, lèvres tièdes, doigts hésitants dans mes cheveux. Plus loin, d’autres ombres s’avancent, font le pied de grue devant la porte, déposent des bougies, lampions, fleurs trop roses sur le seuil. L’air est chargé d’iode. Il me semble que le café me brûle l’intérieur. Sons lointains. Discussions floues.  J’entends : on décrit l’orientation, la texture, la couleur, l’heure à laquelle on a trouvé le corps inerte de notre morte. Quelque part, au bout de moi, une carafe tombe, s’écrase. Mes jambes brûlent  « Il faut faire du café, des gens arrivent, il faut faire du café, il faut… » Je m’effondre et m’étonne de la vision saccadée des choses, les gens bougent à vitesse de vingt-quatre images /seconde, mon visage goûte l’iode, le robinet fuit, le café serpente sur le sol, je glisse au fond des choses.  Tout s’échappe.

(29/10/07)

Eve et les mots

Posted in Uncategorized on 23 octobre 2009 by eveattar

Eve Attar connaît beaucoup trop de pendues. Eve Attar ne comprend rien dans les gestes qui flambent. Les corps en suspension sont inélégants ; Eve les refuse catégoriquement. Dans la galerie des souvenirs, celle qu’elle enfouit sous les lattes de son plancher dans la chambre rose, oscillent nonchalamment des corps de femmes, des femmes galbées et froides comme des marbres .

Eve Attar écrit beaucoup, Eve écrit beaucoup et  elle parle. Elle parle lentement,  détachant chaque syllabe avec  des inflexions posées. Eve Attar déteste s’entendre parler, elle déteste entendre ses mots plaire, lécher les contours des autres, s’immiscer dans leur esprit. Les mots ne devraient jamais plaire ; chacun sait que la séduction augure de grands mots rouges, des mots qui tranchent les bouches comme des éclats de verre. Eve Attar a aussi des lèvres, des lèvres qui savent le revers des mots.

Les mots laissent Eve en suspension.  Elle parle et elle regarde et ses regards comblent les interstices  des mots  et quand leur faille se fait oppressante, Eve sourit et ses sourires désamorcent les choses.  Pour éviter de plaire, Eve se cache parmi les mots intelligents ; elle nage dans les concepts et prononce de longues phrases, des phrases qui lui donnent des airs de machine aride, d’esprit mécanique, de nymphe d’acier. Parfois, Eve prend l’avion, elle se plait à dire que c’est encore là une manière d’être en suspension. Les corps en suspension ne sont que feintes en mouvement. Eve prend l’avion et rencontre des gens, des gens très intelligents qui disent beaucoup de mots. Alors, Eve dit beaucoup de mots et les mots lèchent les gens qui savent-la-vie et les gens qu’elle croise s’engourdissent dans ses mots et s’enchevêtrent dans ses phrases et en oublient les regards. Personne ne sait qu’Eve a aussi des yeux qui sentent et un cœur de cuivre et un ventre tendre. Eve aime à dire qu’elle a une roche métamorphique au creux des lèvres, une roche qui s’enfonce au creux de sa gorge, une roche froide au goût de calcaire, une roche en suspension. Eve lutte avec les mots et quoi qu’elle en dise, ils empêchent la roche de s’enfoncer davantage…

In utero ou prémisses à un banquet-placentophagique

Posted in Uncategorized on 3 octobre 2009 by eveattar

Cent-soixante-battements-minute
Vous y êtes, dans les contreforts charnus d’une panse anonyme et votre mère, si elle était comme toutes les mères, vous chérirait déjà, petit amalgame de chairs ficelé à ses tripes. Seulement voilà, votre mère ne vous veut pas. Arrivé comme un cafard dans la soupe utérine, on cherche à vous en faire sortir. No vacancy.
Dilatation, aspiration, curetage. Vous vous accrochez fermement. L’homme-en-sarrau n’y comprends rien. Mitépristone, misoprostol, prostaglandines, solutions hypertoniques. Dans votre squat utérin, vous ne bronchez pas. Devant tant d’acharnement, on redouble d’effort pour vous exfolier une fois pour toutes du ventre maudit. Les enfants du quartier sont appelés en renfort, se rassemblent autour de vous, yeux bandés, on vous frappe.

On vous frappe et votre mère devient une truie, une truie de papier mâché remplie de friandises. Bâtons dans les flancs. La piñata ne cède pas. La truie pleure, veut se sentir vide à nouveau. Les jours passent et elle grossit et elle ingère des quantités incalculables de solvants, de détergents, de décapants, d’acides boriques, de boulons et de formaldéhydes. L’homme-en-sarrau est formel, vous êtes bien vivant. La truie s’affole, veille tard la nuit arpentant de son groin la cave encombrée de la maison familiale. Elle y démonte patiemment grille-pains, transistors et sèche-cheveux qu’elle avale avec rage et conviction. Cent-vingt-battements-minute. Vous vous faites discret, locataire indésirable d’une insatiable omnivore, d’une alma materboulimique, vous vous recroquevillez dans les filages de sa carlingue.
L’homme-en-sarrau pose des pronostics sans équivoque, la femme-truie enfantera d’un rejeton-araignée. Chacun sait que l’homme-en-sarrau, s’il avait été comme tous les hommes-en-sarrau, aurait utilisé l’expression hypotrophe mais l’homme-en-sarrau n’en n’est pas un ; c’est un boucher qui aime les truies quand elles saignent. Un boucher qui aime les tripes et les modèles réduits et les filages de carlingues et les boulons. Sa grande voix d’outre-ventre résonne en vous, dans chacune des aspérités de vos petites vertèbres cartilagineuses.

 

Cent vingt battements minute.

(À suivre…)

Commencements

Posted in Uncategorized with tags on 8 septembre 2009 by eveattar

Tout ceci commence peut-être avec l’aïeule Victoria qui, après avoir ébouillanté un chien errant par pur sadisme, s’était vue défigurée par une lampe à huile lui ayant explosé au visage. Tout ceci commence peut-être aussi avec  C. cette grand-mère neurasthénique qui avait détesté jusqu’à la moelle ses enfants et qui, dans ses meilleurs jours, prenait plaisir à les brûler avec des allumettes fraîchement éteintes ou à leur raconter des histoires de fillettes enterrées vivantes dont les mains émergeaient du sol, crispées et suppliantes. Dans ses jours plus sombres, qui composaient la majeure partie de sa vie, C. se contentait de geindre, ivre et prostrée sur la table de la cuisine, les yeux hagards, les cheveux en bataille. Tout ceci aurait pu commencer avec Jeanne, fille de C., mais qui voudrait entendre l’histoire de cette employée de banque  muette et soumise dont la plus belle réalisation aura été l’élevage de quatre oies blanches et dont la seule initiative aura été sa discrète pendaison à 47 ans ? Tout ceci aurait pu commencer avec n’importe quelle femme de la lignée tant cette famille avait le gêne féminin tordu, pourri, malsain.

Mais je n’en ferai rien car cette histoire est la mienne. J’écris encore une fois sous pseudonyme. Peut-être par couardise, peut-être parce que ça m’amuse, peut-être parce que la majeure partie de mon lectorat connait, de toute façon, ma véritable identité.