Eve et le silence

La perspective d’être mémorable pour quelqu’un affleurait parfois à la surface de l’épiderme. Ne saurait-elle jamais devenir signifiante ? Elle frissonnait. Sa peau se hérissait de milliers de bulbes hallucinés, aux aguets. Autour d’elle, les découpes franches du monde s’évanouissaient, se tailladaient en lambeaux distendus, des lanières de réel frôlaient ses épaules, s’agrippaient à ses cheveux puis l’abandonnaient mollement à ses avancées hésitantes.

Un jeu bénin. Elle déchirait avec ses doigts précis des silhouettes, des jambes, des corps de femmes lisses, des torses d’hommes à la sueur calculée, des chevilles fines, des cuisses de papier galbées, des pieds fins à talons vertigineux, des lèvres enveloppantes lustrées de baumes gras, brillants, des muscles géométriques, prévisibles, des seins durs et impitoyables auréolés de rose désaturé. Des corps prenaient vie entre ses mains, des corps absurdes , calibrés, plats, sans odeur, des corps lourds, pressés à froid.

Elle déchirait des corps et avalait. Des corps lisses et lustrées qui se glissent bien sous la langue, des corps compacts qui roulent dans la bouche, des corps efficaces, opérants, performants qui n’adhèrent pas aux parois, qui ne collent pas au palais, des corps sans goût, sans sel, des corps silencieux qui s’avalent en silence. Avaler en silence. Un jeu bénin. Ne saurait-elle jamais devenir mémorable et signifiante pour quelqu’un, quelque part ?

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